Lettre à Thoreau

(Lettre à Henry David Thoreau)

Cher Henry,

La vie a de ces surprises…voilà que je te retrouve presque quarante ans après notre première rencontre. C’était aussi déjà, pour moi, une période de « confinement », car je préparais alors l’agrégation d’anglais, et l’une des œuvres au programme était ton magnifique Walden.

Ainsi donc, pendant une année tu m’as accompagné, alors que je passais la plupart de mes journées condamné à rester entre quatre murs, penché sur mes livres ou face à mes élèves, car cette année-là, j’avais décidé de tenter de décrocher le fameux « graal » de tout enseignant en auditeur libre, sans interrompre mon enseignement.

Tes promenades dans les bois devinrent donc, pour moi, les bouffées d’air pur qui me manquaient. Je retrouvais grâce à tes écrits ce sentiment d’aventure et de dépaysement qui me plaisaient tellement, et je partageais avec toi les richesses du retour à la nature, connaissant déjà la nécessité de la saine frugalité dont tu étais l’apôtre, car je l’avais pratiquée ardemment pendant mes années de scoutisme !

Tu n’étais pas le seul, d’ailleurs, qui m’ait aidé à m’évader cette année-là, car au programme figurait aussi le thème de la « frontière » dans l’histoire et la littérature américaines. J’ai donc également respiré à pleins poumons l’air des grandes prairies avec les coureurs des bois et les écrits de Fenimore Cooper, ton contemporain, sans beaucoup ouvrir mes fenêtres !

Mais revenons, Henri, à notre rencontre. Elle aurait pu se terminer là. Mais à l’issue d’une préparation intensive, le hasard, la chance plutôt, fit que, convoqué à l’oral à Paris pour quelques épreuves supplémentaires décisives, après ma réussite à l’écrit, je « tombai sur toi » à nouveau. En effet la « leçon », une prestation orale d’une demi-heure à mi-chemin entre le one-man show et une « Ted Lecture », portait sur Walden.

Je ne crois pas t’avoir déçu ce jour-là et pourtant je devais par la suite cesser de te fréquenter. La vie moderne, qui incite à l’ingratitude et à l’égoïsme, fait que trop souvent l’on s’éloigne de ceux que l’on a côtoyés ou aimés.

Pourtant, j’en suis sûr aujourd’hui, tu ne m’avais pas oublié. Le premier signe que tu m’envoyas fut quand Daniel me proposa de traduire son « Ecologie décomplexée ». Tu figurais en bonne place parmi les mentors de mon ami, chose qu’il ne m’avait jamais confiée, même pas entre deux moments tranquilles, pendant toutes les parties de foot que nous avions jouées ensemble !

J’ai alors retrouvé le goût de te relire lors de cet exercice de style, dont j’ai effectué une grande partie dans la solitude d’une chambre d’hôpital, une fois encore ‘entre-quatre-muré’ ! Ce n’étaient que des passages, je l’avoue, mais ils m’ont donné envie de te rencontrer à nouveau pendant les semaines qui viennent pour te connaître mieux, car je suis sûr que tu as encore beaucoup de choses à me confier.

En effet -je peux me tromper- mais, dans cette pandémie que nous traversons et ce confinement qu’elle nous impose, je vois un parallèle avec la solitude que tu t’étais imposée dans les bois de Concord. Certes tu étais plongé dans la nature, et nous en sommes privés, mais plus tu la contemplais, plus tu te découvrais toi-même, y puisant des raisons pour devenir un homme meilleur, un honnête homme, comme le disaient les classiques.

C’est certainement là ton message que je redécouvre après toutes ces années où nous nous sommes perdus de vue. Tu nous fais comprendre que le bonheur n’est pas dans la fréquentation des hommes superficiels et avides de pouvoir (tu étais un peu misanthrope quand même…), mais dans le rapport simple, curieux, que nous entretenons avec nos proches. Il n’est pas dans l’acquisition des richesses matérielles et la destruction de nos richesses naturelles mais dans le respect de la nature et de la vie animale. Il n’est pas dans le confort acquis au prix de l’épuisement des ressources naturelles mais dans une vie simple organisée autour de plaisirs simples.

Finalement ton message est limpide, la métaphore évidente. Toi, c’est en t’isolant dans les bois, de ton propre chef, que tu avais découvert ‘l’essentiel’. Nous, c’est en restant chez nous, par la force des choses, sous la menace d’un virus et de mesures coercitives imposées par nos gouvernements, que nous avons commencé à réfléchir et à adopter des comportements plus vertueux. Nombreux sont ceux qui ne t’ont pas lu mais font désormais le choix de bonheurs plus simples, de l’économie et de la frugalité que tu prônais déjà il y a plus de 150 ans. On constate aussi qu’avec la réduction de l’activité industrielle, la nature ’reprend des couleurs’ et la pollution diminue. Espérons que nous en tirerons les leçons quand cet épisode sera terminé.

Merci, Henry. C’est promis, je ne t’abandonnerai plus.

Jean-Jacques Corre

Cet article a 1 commentaire

  1. scolopendre

    Je ne connaissais pas Henry David Thoreau. Merci pour la découverte.

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